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Gatien
Dardenne |
Photo : Eddy
Graëff |
Lesaintlouisien.com : Gatien, depuis quand es-tu installé à
Saint-Louis-du-Sénégal ?
Je vis à
Saint-Louis depuis 2000. J’ai monté l’atelier le 20 juin 2000, cela
fait donc huit ans. Au départ, il s’agissait d’un projet qui
s’appelait « Forgerons du monde », un projet national Belge qui a eu
un beau succès. Un projet étalé sur 10 ans : 3 ans en Afrique de
l’Ouest, 3 ans en Afrique de l’Est et 3 ans en Afrique du Sud avec,
à chaque fois, après chaque trois années, une exposition proposée en
Europe sur le métissage culturel à travers les sculptures. Le projet
s’est réalisé, mais d’une autre façon car quand on vient en Afrique
on sait que les lendemains sont très incertains et les projets
changent au fur et à mesure des jours… Ce qui est resté, c’est
qu’après trois ans on a effectivement fait une exposition en Europe,
précisément en Belgique qui a super bien marché. Ensuite, j’étais
censé reprendre mon camion forge et remonter un autre atelier,
ailleurs ; je n’en ai pas eu le courage ni la force car monter un
centre de formation c’est un vrai boulot, qui prend énormément
d’énergie ; et puis, j’avais envie de rester à Bango, je trouvais
que les gars y bossaient bien, je suis donc resté et je n’en suis
pas mécontent ; même si je passe maintenant moins de temps au
Sénégal, je suis obligé de faire moitié-moitié…
Lesaintlouisien.com : C’était un projet personnel ?
Oui, j’en étais le
fondateur et je l’ai fait sur mes fonds propres. J’ai été aidé par
des sociétés qui m’ont financé en matériel : un camion, un
ordinateur… Par contre je ne voulais aucun lien financier car je
voulais rester tout à fait libre, je ne voulais pas avoir de comptes
à rendre. J’ai donc essayé de me débrouiller seul, et ça s’est
plutôt bien passé !
Lesaintlouisien.com : Pourquoi avoir choisi
Saint-Louis-du-Sénégal, et singulièrement Bango ?
J’ai pas mal voyagé
en Afrique, depuis 1993, en Afrique australe et orientale, en
faisant différents jobs, surtout en tant que guide safari. Ce qui
m’a permis de découvrir le continent africain et d’en tomber
amoureux. Après ces expériences, j’avais envie d’y revenir mais
d’une manière différente, en apportant et en recevant quelque chose,
en y développant un travail sur le métissage.
Je devais à l’origine donner des cours à Louga [Sénégal] pour la
coopération belge mais j’ai refusé parce que je n’aimais pas
l’endroit. « Forgerons du monde » a finalement posé ses valises à
peine plus au nord, à Saint-Louis, Bango en effet. J’avais rencontré
René Bancal* qui m’a très bien accueilli, ici sur les berges du
Lampsar, puis Jean Jacques* son frère, un grand merci à eux deux.
Mais c’est Jean Pierre Chapeau qui, le premier m’a donné un boulot.
Il m’a proposé de monter ma forge à coté de la SOCAS*. Je l’ai fait,
et je suis resté presque deux ans à bosser le long d’une piste.
Invité, sans rien payer, ni loyer ni électricité, rien ! En échange,
je formais des gars : notre premier boulot, là, c’était de fabriquer
des lames de girobroyeur. Un truc que je n’avais jamais fait, mais
j’ai essayé. Pour la petite histoire, quand je suis arrivé les
Africains m’ont regardé et me disaient : « Mais boy, qu’est-ce que
tu fous ici, tu vas rien nous apprendre, c’est nous les forgerons !!
», alors j’ai eu un peu de mal ; et puis j’ai eu cette première
commande de girobroyeur : j’ai fait ça à partir de lames de ressort
de camion en inventant une nouvelle technique de trempage au sable,
ça a merveilleusement bien fonctionné, et en plus en formant un gars
de la SOCAS !.... Finalement, les comparaisons ont fait le reste :
les lames usinées que la SOCAS achetait en France faisaient 50
hectares ; nos lames locales faisaient 150 hectares ! Trois fois
plus !! Du coup les gars qui rigolaient un peu au début ont compris
que je n’étais tout de même pas si nul... A partir de ce moment, la
confiance – et le respect - m’ont fait accepté dans leur ‘caste’.
Mais former des gens durant trois mois et partir ensuite, c’était
horrible parce que c’était dire à des gosses de la brousse qui sont
dans un tunnel : « Regardez, tout au bout du tunnel y’a une voie
possible mais il faut traverser tout ce tunnel, apprendre plein de
choses et puis après, alors vous allez prendre le train, je vais
vous lâcher !... » Car si on ne fait que trois mois, les gosses
n’ont rien appris en trois mois ! Et c’est encore plus dégueulasse
parce que là c’est le ‘Blanc colon’ qui vient et qui part, et qui
finalement n’a rien laissé à part un rêve, fugace, et une déception,
énorme…Ca n’est pas pour rien si en Europe - et dans le monde
entier-, quelque soit les formations techniques, c’est trois ans
minimum d’apprentissage. Finalement, à Bango, cela fait (déjà) sept
ans… Une fois l’atelier créé je ne pouvais plus partir, j’étais
soudé à mes ‘apprentis’ et puis je n’avais plus la force de (les)
quitter. C’est vraiment fatigant ; ce sont comme mes gosses, même
s’ils sont trop âgés… Dans l’atelier de Bango j’ai tout de même
formé une trentaine de personnes. Aujourd’hui on continue de faire
de la formation car on apprend toujours, y compris moi-même puisque
je suis autodidacte ; c’est en forgeant qu’on devient forgeron…
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Gatien
Dardenne et le saxophoniste |
Photo :
Eddy Graëff |
Lesaintlouisien.com : Et par rapport à la ‘caste’ des forgerons
?
Il n’y a pas
vraiment de caste de forgerons, par ici. Au Mali, au Burkina Faso
c’est vraiment quelque chose de très important. Ici il n’y a pas
vraiment de forgerons, ou très peu, ce sont plutôt des soudeurs
métalliques. Mais il y a un respect de la population par rapport au
boulot que je fais parce que pour elle je suis un ouvrier en train
de taper sur de la ferraille toute la journée ; c’est un boulot qui
a de l’avenir ici, je ne dis pas la sculpture mais au moins la
ferronnerie d’art. On n’est pas une ONG qui vient pendant trois ans
et qui se casse, qui vient juste pomper du fric et qui ne va rien
laisser derrière. Par rapport à la caste des forgerons j’aimerais
penser que j’en fais partie, désormais.
Lesaintlouisien.com : Gatien, peux-tu nous dire quelque chose
sur les secrets qui entourent une exposition que tu prépares pour
New York, depuis un an dans ton atelier de Bango ?
C’est un rêve… Les
artistes ont tous un rêve caché, quelque part, mais le plus dur est
de le réaliser car il y a toujours un problème économique,
malheureusement. Ce rêve était un peu de coté, ce n’était pas
nécessairement monter l’exposition actuelle mais réaliser une expo
faite des choses qui sortaient du fond des rêves. Petit a petit nous
nous sommes dirigés vers une exposition sur la musique qui s’appelle
« metal jazz in the street » [jazz métal dans la rue, ndlr], que je
propose pour fin 2010 début 2011, à New York [Etats-Unis
d’Amérique]. J’ai une petite idée sur les lieux qui pourraient
l’accueillir mais je ne peux encore rien vous dire. Nous avons
beaucoup de chance car nous travaillons pour l’Etat belge, ce qui
nous permet de monter notre exposition à notre rythme, tout
doucement car il faut compter trois mois pour réaliser une
sculpture. Nous avons commencé il y a un an et nous en avons pour au
moins trois ans encore.
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Travail
d'équipe |
Photo : G.
Dardenne |
Lesaintlouisien.com : Ce « nous » collectif implique ton équipe
et peut-être un certain nombre de personnes autour du projet ;
peux-tu nous en dire plus ?
Nous sommes une
équipe très soudée, presque familiale, tout le monde se connaît
parfaitement. A l’atelier nous sommes actuellement quatre. C’est
toujours un centre de formation, qui continue depuis 2000 mais on ne
prend plus personne, seules les ‘élites’ y sont restées. Le tout
premier, c’était Jamel, qui est arrivé ici à l’âge de 11 ans - il en
a 18 maintenant. L’équipe actuelle, c’est Jamel, Ibrahima, Lamine,
et Belel. Disons que les sculptures, elles, sont quelque chose de
tout a fait personnel. On ne peut pas partager la conception d’une
sculpture. Par contre ce sont des gars qui participent à la
fabrication, ce qui est très différent ; surtout Belel, qui est mon
bras droit. C’est la première fois que je me lance dans le figuratif
: faire un vrai visage ! Logiquement, je travaille sur mon vrai
visage pour établir les dimensions alors que là j’essaye de modeler
quelque chose d’un peu métissé en copiant un vrai visage. C’était
très difficile mais nous y sommes arrivés, le ‘challenge’ est
relevé. Pour ce projet « metal jazz in the street » il y a une autre
personne qui s’est joint a nous, un écrivain français, par ailleurs
comédien, cinéaste et chanteur, qui va rédiger les textes sur les
sculptures, il s’agit de Richard Bohringer.
Lesaintlouisien.com : Richard Bohringer fait partie du projet ?!
Il n’y a pas
vraiment de but, ni pour moi ni pour lui. Nous nous sommes retrouvés
sur ce projet car nous sommes amis, tout simplement, d’une très
grande amitié. Nous nous sommes rencontrés ici à
Saint-Louis-du-Sénégal, on s’est revus à Paris, chez lui, nous avons
discuté… J’aime sa façon d’écrire. Richard arrive à mettre les mots
justes, parfois très durs car c’est un personnage dur avec plein de
douceur dans les yeux. Mes sculptures ne sont pas dures, elles sont
très douces. Pourtant je trouvais que c’était la personne
appropriée, écrivain et musicien en même temps ; et étant donné que
nous avons un lien assez particulier cela nous permet de nous
expatrier tous les deux dans des dimensions irréelles. Il n’y a donc
pas un but en particulier, c’est en discutant ensemble qu’on s’est
dit « tiens, on pourrait faire un truc ensemble… » Richard est tombé
royalement amoureux de mes sculptures et moi… de sa fille [rires,
ndlr]). Il va donc écrire sur les sculptures mais aussi sur tout ce
qu’il y a autour de ces sculptures, pour et sur Saint-Louis,
pourquoi pas pour et sur Bango… Tous ces morceaux de métal
entremêlés, ça va lui donner une palette indéfinie de couleurs dans
et pour lesquelles il va pouvoir s’exprimer et ne pas justement se
restreindre à la sculpture. On ne recherche pas un article de
critique d’art. Et on va ramener des musiciens ! Nous avons chacun
une base, chacun un morceau de tôle, qu’on doit marteler, souder,
meuler… A notre manière : lui ce sont des mots, et moi c’est de la
ferraille, le résultat est le même.
Richard Bohringer
et moi, c’est déjà une vieille histoire ; nous nous sommes
rencontrés la première fois à Saint-Louis, au Marco Jazz ; j’étais
bien bourré, lui aussi, c’était lorsqu’il buvait encore…. On s’est
retrouvés après, on a tissé un petit lien, puis un plus grand… Et il
est venu ici, sur les rives du Lampsar, il a vu les sculptures, puis
j’ai été chez lui à Paris. Il a notamment réalisé un film* ici dans
lequel il m’avait confié un grand rôle mais que je n’ai pas pu jouer
à cause de ma maladie, survenue la première semaine du tournage.
D’ailleurs, il va bientôt arriver, d’ici quelques semaines.
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Grandeur
nature |
Photo : G.
Dardenne |
Lesaintlouisien.com : Au delà de ton projet new yorkais, quelles
sont les autres destinations de tes sculptures ?
Les deux premières
sculptures - deux contrebassistes, se trouvent en Belgique où elles
tournent un petit peu. Elles sont simplement dans un très bon
restaurant avec une décoration assez surprenante, mais à partir du
mois de mai elles vont participer au Festival de jazz de Bruxelles,
sur la scène même, elles vont donc faire leur première tournée en
compagnie du saxophoniste en finition. En août, elles partent près
du Luxembourg pour le Festival international de jazz de Belgique qui
regroupe tout de même cinq à six mille spectateurs. De nouveau elles
vont ‘jouer’ avec de grands musiciens de jazz, sur scène. En
septembre octobre, elles partent à Monaco pour trois mois, elles
vont chercher un peu de soleil avant de rentrer en Belgique où un
autre musicien va encore les rejoindre. Elles vont continuer comme
ça, jusqu'à l’exposition finale de New York. C’est important pour
moi qu’elles bougent.
Lesaintlouisien.com : Est ce bien rentable de les faire voyager
jusqu’en Europe ?
Ce n’est pas
important, le plus rentable c’est tout ce que nous recevons en
retour, c’est d’abord ce que nous mêmes recevons en fabriquant
l’œuvre ; nous ne sommes pas les machines d’une entreprise ! Nous
avons la chance d’avoir un contrat avec l’Etat belge, d’être dans
une lignée d’artistes reconnus. Ca peut paraître fou, mais c’est
comme ça. Et ainsi je peux encore plus profiter d’elles, aller dans
un endroit boire un verre et les contempler et me souvenir comment
on les a faites, retrouver toutes ces odeurs africaines, tous ces
petits souvenirs qui font qu’on a tout cela aujourd’hui.
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Gatien
Dardenne
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Photo : DR
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Lesaintlouisien.com : Tu utilises le continent africain, à
travers Bango, comme territoire de création, mais tes créations
partent, elles voyagent, comme tu dis ; n’y a-t-il pas de marché en
Afrique ?
Ce n’est pas trop
une question de marché ; c’est plus une question d’opportunité qu’on
saisit. J’avais la chance d’avoir un tout petit nom en Belgique qui
maintenant est devenu un peu plus grand ; donc c’est bien, il faut
continuer à alimenter cela ; et puis, on apporte beaucoup de rêve en
Belgique. Ici on vit nos rêves avec nos amis sénégalais, on les vit
à fond ! On pourrait exposer ici, on a exposé à la Biennale de Dakar
en 2002/2003 ; logiquement on devait encore exposer au mois de mai à
l’édition 2008 ainsi qu’au Festival de jazz de Saint-Louis mais
étant donné que mes sculptures seront au Festival international de
jazz de Bruxelles (qui est un événement non pas plus important mais
un événement beaucoup plus médiatisé, et pour nous c’est important,
c’est ce qui peut faire vivre notre atelier !), cela ne sera pas
possible. Un atelier, ce ne sont pas seulement quatre personnes mais
quatre familles derrière, plus moi - et mes chiens !-, donc cinq
familles ! Les gars vont venir en Europe, en tout cas Belel va venir
cette année. Et peut-être Lamine, si je le peux, mais en vacances
simplement. Dans un futur proche, Belel viendra trois mois par an
travailler avec moi, là-bas.
Lesaintlouisien.com : Toi qui habites une partie de leur
marigot, le Lampsar*, à quand une sculpture sur les hippopotames ?
Parfois j’y pense…
Peut-être que le jour où je partirai j’en ferai un(e) que je
laisserai ici. Mais à l’heure actuelle j’ai trop de musiciens de
jazz dans la tête… Mais un jour viendra.
Lesaintlouisien.com : D’autant qu’ils ne sont pas pour toi des
légendes mais d’authentiques personnages de ton lieu d’habitation ?
Ouiiiii !... Ces hippos sont mes amis et les amis de mes chiens !...
* René et
Jean-Jacques Bancal, respectivement propriétaires des hôtels ‘Ranch
de Bango’, à Bango, et de ‘La Résidence’, à Saint-Louis.
* SOCAS, Société de Conserves Alimentaires du Sénégal.
* C’est beau, une ville, la nuit ; un film de Richard
Bohringer adapté de son propre roman, avec Romane et Richard
Bohringer, Robinson Stévenin, François Négret ; France, 2006.
Interview: Fretback
et Eddy Graëff / www.lesaintlouisien.com
Photos : Gatien Dardenne / Eddy Graëff /
www.lesaintlouisien.com
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